La Côte d’Ivoire et le Ghana en croisade contre les multinationales du chocolat

Les planteurs de cacao ivoiriens et ghanéens doivent manifester aujourd’hui. Une démonstration de force pour appuyer leurs gouvernements en plein bras de fer avec les multinationales du chocolat pour faire respecter un prix plus juste pour le cacao.

Ce combat est à première vue celui du pot de terre contre le pot de fer. L’industrie du chocolat pèse 100 milliards de dollars. 6% seulement revient aux pays producteurs. Pour mieux rémunérer les planteurs dont la majorité vivent encore bien souvent dans des conditions d’extrême pauvreté, le Ghana et la Côte d’Ivoire ont décidé l'an dernier d’imposer une prime de 400 dollars par tonne, une prime baptisée différentiel de revenu décent qui s'ajoute au cours du marché, évoluant dans une fourchette comprise entre 2 000 et 3 000 dollars. Et les industriels ont accepté ! Néanmoins, ce nouveau barème est à peine mis en place pour la récolte en cours que les premiers contournements ont eu lieu : l’américain Hershey a préféré acheter 30 000 tonnes de fèves du stock du marché à terme new yorkais, où le différentiel n'est pas appliqué parce que c'est du cacao récolté l'an dernier, déchainant ainsi la colère à Abidjan et à Accra.

La Côte d'Ivoire et le Ghana ont-ils les moyens de faire respecter leurs tarifs ?

Ces deux pays pèsent 60% de la production mondiale, ils sont donc quasiment incontournables. Et leurs clients, qu'ils soient broyeurs de fèves ou chocolatiers ont tous accepté le principe de la prime. D'ailleurs les paysans en ressentent déjà les effets, pour cette campagne ils sont payés 1 000 FCFA pour un kilo de fève, conformément au prix annoncé en octobre, d'après les sondages effectués sur le terrain par les équipes de François Ruf, chercheur du Cirad. Le différentiel n'est pas entièrement répercuté, mais l'augmentation a bien eu lieu. Que le chocolatier américain ait dérogé à son engagement n'étonne personne sur ce marché très opaque, c'était évident que les acheteurs allaient se tourner vers d'autres origines souligne François Ruf. Néanmoins il trouve le dispositif astucieux : une barrière tarifaire a l'avantage de faire monter les cours graduellement sans provoquer une hausse trop rapide et trop forte. Ce qui à terme détruit la valeur en favorisant l'émergence de nouveaux concurrents, et donc la surproduction qui fait chuter les cours.

En représailles, les instances de régulation de la filière ont décidé de suspendre les programmes de certification durable passés avec les industriels indélicats, n'est-ce pas contraire aux intérêts des paysans ?

Ce processus garantissant que la production est faite sans recourir au travail des enfants, sans détruire la forêt, est utile dans ses intentions et louable sur le fond mais pernicieux dans sa mise en œuvre. D'abord parce que c'est surtout l'industriel qui encaisse la plus-value sur le cacao durable et non pas le paysan. C'est lui aussi qui finance les programmes et impose ses critères. Avec la certification les multinationales ont renforcé leur emprise sur la filière, au détriment des États souligne François Ruf. Pour cet expert reconnu du cacao, ces représailles constituent la réponse du berger à la bergère. Après des décennies de libéralisation au profit des industriels, les États essaient enfin de reprendre la main. Philippe Fontayne, l'ancien président de l'Organisation internationale du cacao juge aussi que les initiatives prises depuis les pays consommateurs pour déterminer le niveau correct de revenu du planteur sont déplacées, « c'est au marché de fixer le juste prix, et pas aux industriels d’intervenir pour le développement en construisant des routes ou des écoles ».

La Côte d'Ivoire et le Ghana pourraient aller plus loin encore en créant une Opep du cacao ?

L'exemple des pays pétroliers est séduisant mais très difficile à répliquer dans le monde du cacao. S'il est facile de fermer les robinets pétroliers, c'est en revanche très compliqué, incertain de demander à des millions de paysans de cesser du jour au lendemain de vendre leurs fèves, quand c'est une nécessité vitale pour payer l'école par exemple. Ensuite le cacao est une denrée périssable, difficile à stocker longtemps. Et puis il y a les barrières culturelles, matérielles rendant la mise en œuvre d'un cartel assez improbable. Certains pays producteurs ont déjà du mal à payer leurs cotisations à l'ICCO, l'organisation internationale du cacao. Les autres pays producteurs regrettent de ne pas avoir été associés à l'initiative des deux poids lourds du marché, mais ils profitent déjà des retombées : le Cameroun est le premier bénéficiaire des achats de Hershey à la bourse de New York.

Rfi