Migrations irrégulières / L’avenir des jeunes africains se trouve sur le continent
Le phénomène migratoire a toujours suscité un sentiment de condamnation en raison des dangers auxquels les candidats au départ s’exposent. Aujourd’hui plus que jamais, un autre regard s’impose et est même nécessaire ». Mieux, les dirigeants africains doivent se lever pour y apporter des solutions urgentes et idoines.
Le mouvement des personnes qui quittent leur pays d’origine ou de résidence habituelle pour s’établir de manière permanente ou temporaire dans un autre pays à la recherche du bien-être a toujours existé et va même continuer à s’intensifier. La migration internationale est donc régulière lorsqu’elle respecte le cadre légal de franchissement des frontières d’un pays. Mais quand le phénomène est illégal, des mesures vigoureuses nécessitées par la situation, doivent être prises avec responsabilité, avec en ligne de mire, la réalité sur le terrain.
La réalité sur le terrain
Selon les chiffres de l’Organisation internationale de la migration, on notait en 2017, 250 millions de migrants internationaux soit 3,4% de la population globale avec plus de 60% de migrants vivant en Asie. Des flux migratoires peuvent être essentiellement régionaux. En Côte d’Ivoire, traditionnellement pays d’accueil, il y avait en 2014, 25% des habitants qui étaient des migrants mais aussi un pays de transit et de départ. Seulement, depuis 2015, il y a eu une augmentation des départs irréguliers. Ainsi, en 2017, environ 10.000 migrants se disant ivoiriens, sont arrivés en Italie, plaçant le pays en troisième position d’arrivée sur la Route méditerranéenne centrale (Rmc) après le Nigéria et la Guinée.
Toujours selon l’Oim, en 2017, 86.732 permis de séjour ont été émis en faveur des citoyens ivoiriens dans toute l’Union européenne dont 51.234 émis par la France et 25.013 par l’Italie. 55% des permis de séjour délivrés au titre de regroupement familial, 12% pour des raisons professionnelles et 6% pour la poursuite des études dans l’Ue. Aujourd’hui, avec 3,4% de la population mondiale, les migrants contribuent à près de 10% du produit intérieur brut (Pib) mondial. Pour le directeur général des Ivoiriens de l’extérieur, la migration est un phénomène normal. « La migration est régulière à 80%. L’humanité ne peut vivre en vase clos. Les hommes continueront à bouger », a tranché Issiaka Konaté, directeur des Ivoiriens de l’extérieur. Avec cet expert en migration, il faut convenir que la migration n’est pas un problème en soi mais la question réside dans les conditions de départ et « le traitement réservé aux migrants » dans les pays d’accueil.
Les conclusions du rapport du Forum Mo Ibrahim 2019 révèlent notamment qu’en 2017, le nombre total de migrants représentait 3,4 % de la population mondiale, à peine plus qu’en 1990 (2,9 %). En 2017, le nombre de migrants africains représentait 2,9 % de la population du continent. En 2017, les migrants africains représentaient environ 14 % du nombre total de migrants dans le monde, soit une proportion bien inférieure à celle enregistrée en Asie et en Europe (41 % et 24 % respectivement). Les dix plus gros flux migratoires du continent africain en 2017 représentaient moins que le seul flux migratoire entre le Mexique et les États-Unis.
L’Afrique accueille une part croissante de la population mondiale de migrants (+ 67 % depuis 2000). Le Rwanda est le troisième pays le plus accueillant du monde à l’égard des migrants. L’Égypte est le pays africain le plus fermé aux migrants. Plus de 70 % des migrants d’Afrique subsaharienne restent au sein du continent africain. L’Afrique du Sud est le pays africain accueillant le plus grand nombre de migrants du continent, devant la Côte d’Ivoire et l’Ouganda. Près de 80 % des migrants africains sont mus par l’espoir de meilleures perspectives économiques ou sociales. En Afrique subsaharienne, seule la moitié des jeunes en âge de suivre le premier cycle d’enseignement secondaire est scolarisée. L’adéquation entre la formation des jeunes et les compétences requises par les employeurs est en moyenne inférieure en Afrique par rapport au reste du monde. La jeunesse africaine considère de loin le chômage comme son problème le plus important. En Afrique du Sud, en Égypte, au Ghana, au Maroc et au Nigéria, 75 % ou plus des jeunes pensent que leurs gouvernements ne s’intéressent pas à leurs besoins.
« Agir avant qu’il ne soit trop tard »
Les migrations africaines constituent, en effet, une opportunité aussi bien pour l’Afrique que pour le monde entier. Malheureusement, la question continue de susciter des réactions émotionnelles et demeure mal appréhendé, donc mal géré. Des politiques inadéquates sont mises en œuvre du fait des informations au pire déformées au mieux incomplètes. Des solutions existent. Il faut passer à l’action. Plusieurs en ont été ébauchées au cours du Forum Mo Ibrahim du 5 au 7 avril 2019 à Abidjan, sur le thème « La jeunesse africaine : migration faute d’emplois ? ».
« En Afrique comme partout ailleurs dans le monde, les migrations sont bien davantage le fruit de l’espoir que du désespoir. Les Africains qui quittent leur pays natal souhaitent avoir la chance de trouver un emploi et de contribuer au développement de leur pays d’accueil. Les gouvernements africains devraient ouvrir leurs portes aux migrants tout en garantissant à leurs propres concitoyens l’éducation et les perspectives qu’ils méritent. Il est urgent d’agir avant qu’il ne soit trop tard pour nos jeunes », a interpellé Mo Ibrahim, président de la Fondation Mo Ibrahim. Pour nombre de dirigeants africains, les défis actuels et les perspectives du marché du travail en Afrique résident dans « le potentiel inexploité de l’agriculture, les changements inévitables provoqués par la quatrième révolution industrielle et la nécessité de s’y adapter ». C’est pourquoi, pour le ministre ivoirien du Pétrole, de l’Énergie et des Énergies renouvelables « l’innovation est la clé. Mais si vous voulez pousser les gens à innover, vous devez leur assurer un accès aux ressources nécessaires, en particulier aux technologies de l’information. En Côte d’Ivoire, nous concentrons nos efforts sur la formation professionnelle et sur les compétences techniques. Nous investissons pour promouvoir l’accès au premier emploi, notamment par des incitations fiscales à la création de stages et au recrutement de jeunes diplômés. Il est indispensable que davantage de jeunes s’engagent en politique et participent aux débats qui concernent leur avenir immédiat », a fait savoir Abdourahmane Cissé, évoquant les efforts déployés par son pays pour fournir des perspectives économiques à la jeune génération.
Le président du groupe de la Banque africaine de développement, a pour sa part insisté sur l’importance d’impliquer davantage la jeunesse africaine dans le secteur agricole. « Nous évoquons constamment le grand potentiel de notre continent. Mais le potentiel ne nourrit pas les ventres. Il nous revient de prendre la main sur cet actif considérable que constitue notre jeunesse, pour la transformer en puissance économique effective. Il en va de notre intérêt et de celui du monde entier. Il faut amener notre jeunesse dans le secteur agricole et créer une classe nouvelle d’agri-preneurs. L’avenir de la jeunesse africaine ne se trouve pas au fond de la mer Méditerranée ; il se trouve ici sur le continent », a lancé Akinwumi Adesina. Il reste à espérer que cette mobilisation africaine produise des fruits pour enfin freiner le phénomène des migrations irrégulières.
Alexis Tanoh





