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Depuis 20 ans qu’elle vit en Italie précisément à Naples, Fatou Diacko, originaire de la Côte d’Ivoire, mariée et mère de deux enfants, s’est entièrement dévouée à la cause des migrants africains. A la tête de l’Amef, une association à but non lucratif qu’elle a créée, le 7 novembre 2012, cette ivoirienne se bat pour le respect des droits civils et la restauration de la dignité des migrants. Celle qui met l’amour pour son prochain en priorité dans ses actions, explique dans ces lignes, l’immensité de la tâche qu’elle s’st donnée.

 

Que faites-vous concrètement avec les migrants ?

Vous savez qu’en Italie, le premier problème, c’est la barrière linguistique. La première chose, c’est l’intégration à travers la langue. Nous faisons des formations de langue de base italienne, nous les accompagnons à l’hôpital, au tribunal, nous les appuyons dans leurs formalités administratives, en tant qu’intermédiaire culturelle. Nous avons aussi un avocat qui reçoit tous les vendredis, les frères qui ont des négatifs en commission. Ils sont dans des centres d’accueil mais en cas de négatif en commission, ils ont le droit d’avoir un avocat. Ils viennent tous chez nous pour se faire suivre et exercer leurs recours pour retenter leur chance.

 

Vous êtes ivoirienne, est-ce que vous vous occupez des migrants ivoiriens uniquement ou de toutes les nationalités ?

La chose a commencé avec les Ivoiriens. Après la mort de Kadhafi, beaucoup d’Ivoiriens qui travaillaient en Libye, se sont retrouvés en Italie par la force des choses. Quand ils sont arrivés, ils cherchaient un tuteur de leur communauté. C’est ainsi qu’on leur a indiqué chez moi et un matin, je me suis retrouvée avec tous les migrants ivoiriens devant ma porte. Ils ne comprenaient pas la langue, ils me demandaient de l’aide. Je les ai accompagnés personnellement d’abord parce que l’association n’existait pas encore. Mais je me suis retrouvée en difficulté avec l’administration qui me demandait qui j’étais pour accompagner chaque fois les migrants. J’ai demandé l’avis de ma famille, ma mère qui vit avec moi en Italie, mes deux enfants. Ils étaient heureux du chemin que j’empruntais de venir en aide aux « tontons et tanties » comme on les appelle chez nous. J’ai donc dédié l’association à ma famille. H=Honorine, A=André, Ma=Marc et F=Fatou, le tout fait HAMEF qui est le cœur de la famille de Fatou.

 

Avez-vous une fois hébergé chez vous des migrants en difficulté ?

Oui, pour quelques jours parce que je ne fais pas l’accueil, je n’ai pas un centre d’accueil. Faire l’accueil, c’est participer au projet de la Préfecture et du ministère de l’Intérieur. Etant nous aussi immigrée, nous n’avons pas cette possibilité financière de participer à l’accueil. Même s’ils sont dans les centres d’accueil, ils ont besoin d’être soutenus.

 

Comment faites-vous pour les soutenir ?

Les Italiens ont commencé à apprécier ce que nous faisons parce qu’étant une association de bénévoles, nous avons réalisé des choses qu’ils n’ont pas pu réaliser avec leurs gros moyens. J’ai fait un spectacle de défilé de mode pour présenter deux de nos frères qui sont dans les centres d’accueil et qui ont appris un métier, ils ont des compétences. J’ai mis 10 complets de pagnes à leur disposition, 5 à l’une qui est une jeune fille et 5 autres à l’autre. Ils ont réalisé leurs modèles. J’ai invité des amis et j’ai demandé le parrainage de la mairie ainsi qu’une salle. Il y a eu du succès

 

Aujourd’hui, quel est le regard que vous avez sur la question de la migration ?

Actuellement la situation a empiré avec l’arrivée de Matteo Salvini (ndlr : ancien ministre Italien de l’intérieur), il y a eu beaucoup d’incompréhension, surtout des journalistes qui ont alimenté la haine. C’était devenu très difficile au point que même mes propres enfants étaient en danger. Quand les Italiens voient les Africains passer, ils commencent à s’agiter, ils les insultent, ils crachent sur eux. Même quand ils ont la poubelle en main, ils la jettent sur les migrants et il n’y a personne pour les défendre parce que leur ministre leur permet de faire ce qu’ils veulent. Le message a été tellement mal lancé que cela m’a rendue encore plus forte dans mes actions. Je me mise dehors et j’ai appelé tout le monde à manifester contre la violence sur les migrants. Cela nous a donné de la visibilité parce que les journalistes sont venus nombreux et ont pu constater que la sœur est suivie par tous ses frères. Tous les migrants étaient là et toutes les autres associations se sont jointes à nous et on a formé un grand groupe. Chaque fois qu’il y a un problème, on se met ensemble pour nous entraider.

 

Quelle est la situation aujourd’hui ?

Matteo Salvini n’est plus là mais ses lois sont toujours en vigueur. Nous sommes donc dans la même situation. Ce n’est pas parce que Salvini est parti que nous sommes dans la tranquillité. Ses lois sont restées. Nous devons continuer à lutter pour que le droit des migrants soit respecté. Actuellement ils ont fermé beaucoup de camps d’accueil y compris les deux centres dans lesquels je travaillais, en tant qu’interprète culturelle. Quand le ministre Salvini est arrivé, il a fait fermer plusieurs centres. L’accueil a donc diminué. Ceux qui n’avaient pas de papier sont venus tous vers moi, on ne savait pas ce qu’il fallait faire. Certains ont continué leur voyage en France, en Allemagne où ils avaient des parents ou des connaissances. D’autres sont allés dans les rues et d’autres encore sont restés dans les centres encore ouverts parce que beaucoup ont eu des négatifs en commission.

 

Négatif en commission, cela veut dire quoi ?

C’est quand on vous refuse le statut de refugié. Avant quand tu faisais la demande d’asile avec le parcours d’intégration en Italie, un bon niveau d’étude, même si la situation politique de ton pays n’était pas crédible, on acceptait de te délivrer un séjour humanitaire. Avec l’arrivée de Salvini, le séjour humanitaire a été supprimé. Il a dit qu’il ne doit plus exister. On s’est rendu compte que, parce que mon avocat et moi accompagnions les frères au tribunal, je faisais la traduction, les juges ne voulaient même plus du contrat de travail ni même les certificats d’étude que les frères ont obtenus. Actuellement nous nous retrouvons avec beaucoup de nos frères qui sont en difficulté parce qu’ils ne veulent plus l’intégration. L’intégration se base sur les études, sur un parcours. Même ceux qui détenaient des séjours humanitaires arrivés à expiration ne pouvaient pas les renouveler parce qu’on leur interdit de mettre les pieds à la mairie. Tu ne peux plus avoir la carte d’identité ni la carte sanitaire et le patron ne peut pas t’enregistrer, tu ne peux pas obtenir le code fiscal donc tu ne peux pas avoir du travail. Le ministre est arrivé, sans prendre la mesure de la situation, il a imposé une loi et cela a dérangé tout le monde.

 

Aujourd’hui, qu’attendez-vous des chefs d’Etat africains face à cette situation ?

Ce n’est pas seulement aux Etats d’agir. Chacun doit jouer un rôle. C’est mon cas, comment j’arrive à aider nos frères sans grands moyens ? Je pense que les Etats doivent investir dans l’éducation et la formation. Il faut écouter la jeunesse. Les journalistes ont également un très grand rôle à jouer. Ils doivent montrer notre culture et pas seulement le paradis en Europe. Tout le monde rêve de connaître l’Europe. Mais cela fait 20 ans que je vis en Italie mais je n’ai jamais vu la télévision italienne montrer l’Afrique dans ses couleurs, dans sa beauté. On montre les Africains comme des peuples misérables, des gens qui font pitié. Les journalistes doivent changer la communication et transmettre l’amour de l’Afrique à la jeunesse. Avec mon parcours, j’essaie de faire des propositions. Cette année, j’ai été nommée présidente du comité d’organisation du 3ème congrès de la Coordination générale des Ivoiriens de la diaspora (Cogid) qui se tiendra à Naples en juin. Vous aurez de nos nouvelles.

 

Interview réalisée à Rome en Italie

Par Alexis Tanoh