Côte d’Ivoire / Gagnoa : Sous le fromager, s’est couché Marc Gbaka, le passeur de savoir et le bâtisseur de consciences
Gagnoa a perdu l’un de ses gardiens de mémoire. Un homme de culture, de foi et de rigueur intellectuelle s’en est allé vers la Maison du Père : Marc Gbaka, fils du village de Kéhi-Gbahi (centre-ouest), fut un enseignant d’histoire, écrivain, chef de village et figure respectée de la culture bhété. Il laisse derrière lui une œuvre éducative et humaine qui marque profondément des générations.
A la Cathédrale Sainte-Anne de Gagnoa où il savait unir le rythme du tam-tam traditionnel à la solennité de la liturgie, son absence résonne déjà comme un silence chargé de mémoire. Car Marc Gbaka n’était pas seulement un professeur. Il était une bibliothèque vivante, un homme de discipline, un passeur de savoir et un bâtisseur de consciences.
La messe de ses obsèques présidée par le Révérend Père Rémy Montini Dago à Kéhi-Gbahi, son village natal, a été dite dans une atmosphère de prière, de recueillement et de reconnaissance pour une vie donnée à l’éducation et à la transmission.
Un parcours entre humanités classiques et enracinement culturel
Originaire de Kéhi-Gbahi, dans le département de Gagnoa, Marc Gbaka portait fièrement l’héritage de sa terre natale. Cet enracinement n’a jamais été en contradiction avec son ouverture au monde.
Helléniste et latiniste de formation, il a exercé le métier d’enseignant dans les académies de Reims et d’Amiens, en France, avant de regagner son pays natal, la Côte d'Ivoire où il poursuivra son engagement éducatif jusqu’à la retraite.
Auteur de plusieurs œuvres littéraires dont « quête de connaissance », « Akissi la danseuse d’Adjanou » et « le retour de la mère… », il a su conjuguer la rigueur des humanités classiques à la richesse des traditions ivoiriennes. Son écriture, à la fois pédagogique et enracinée, témoigne d’un esprit soucieux de transmettre autant la culture universelle que l’héritage local.
Une pédagogie de la rigueur
Parmi les nombreux souvenirs laissés à ses anciens élèves, un épisode demeure gravé dans les mémoires. Lors de son homélie à Kéhi-Gbahi, le Père Rémy Montini Dago a livré un témoignage personnel, évoquant une scène vécue dans la salle de classe.
Un jour, face à une classe dissipée, Marc Gbaka imposa le silence par une dictée inattendue : « dictée : un champ de groseilles ».
Après correction, il attribua à toute la classe la note de 0/20. Non par humiliation, mais par pédagogie. Les copies, truffées de fautes, dès le titre, ressemblaient selon lui à « un champ de groseilles » où les erreurs poussaient en abondance.
Ce zéro n’était pas une sanction définitive. C’était un appel à la rigueur scientifique, à l’honnêteté intellectuelle, au travail bien fait.
Des années plus tard, ses anciens élèves, cadres, enseignants, responsables et prêtres, reconnaissent que cette exigence continue de structurer leur vie professionnelle et morale.
Serviteur de l’Eglise et de la Nation
Marc Gbaka a servi bien au-delà des salles de classe. En formant des générations entières, il a contribué à bâtir l’Eglise et la Nation. A travers son enseignement, il a nourri des intelligences, éveillé des consciences et combattu la médiocrité.
La parole de Dieu proclamée lors de la messe, résonne comme un écho fidèle à son parcours : « j’avais faim et vous m’avez donné à manger… » (Mt 25 :35).
Il a donné à manger le pain du savoir, la nourriture de la culture, l’exigence de la discipline. En servant ses élèves, il servait le Christ.
Une leçon qui demeure
Un professeur peut quitter la classe. Mais la leçon demeure. Marc Gbaka a quitté la scène terrestre mais l’héritage qu’il laisse continue de parler : une exigence de vérité, de travail sérieux, de fidélité à la culture et à la foi.
Sous le fromager, symbole de rassemblement et de transmission dans nos traditions, s’est couché un maître, fils de Kéhi-Gbahi. Mais son enseignement, lui, ne s’éteint pas.
Gagnoa pleure un homme.
La Côte d'Ivoire salue un éducateur.
Ses élèves, eux, promettent de faire vivre la leçon.
Que son âme fleurisse en Dieu.
Rémy Montini Dago





