Et si la politique avait fini par prendre trop de place dans la société ivoirienne ?
Dans certaines situations de la vie quotidienne, il faudrait désormais connaître l’appartenance politique, religieuse ou ethnique de son interlocuteur avant de lui tendre la main. Une telle évolution interroge profondément les valeurs de fraternité, de solidarité et d’humanisme qui devraient pourtant contribuer à unir les Ivoiriens.
La politique est nécessaire à la vie d’une nation.
Elle permet de confronter les idées, de proposer des projets de société et de choisir des dirigeants. Mais lorsqu’elle devient un filtre à travers lequel les citoyens se regardent, s’apprécient ou se rejettent, elle peut contribuer à fragiliser les liens sociaux.
Quand la solidarité devient partisane
Le témoignage récemment livré par Georges Taï Benson, ancien animateur personnel de feu Félix Houphouët-Boigny, sur DNTV, mérite à cet égard une attention particulière.
Interrogé par le journaliste Lassine FOFANA, directeur de l’information de la chaîne, Georges Taï Benson, affectueusement appelé « GTB » ou « le Boss », a expliqué compter de nombreux amis au RHDP. Selon son témoignage, lorsqu’il sollicite certains d’entre eux, il lui serait parfois répondu qu’il n’est pas « des nôtres ».
Au-delà de la personne de Georges Taï Benson, cette déclaration soulève une question essentielle, sommes-nous en train de faire de l’appartenance politique une condition de la solidarité ?
Si tel était le cas, il s’agirait d’une évolution préoccupante de nos rapports sociaux.
La solidarité ne devrait pas avoir de couleur politique.
La compassion ne devrait pas être réservée aux membres d’un même parti. L’entraide ne devrait pas dépendre d’une appartenance ethnique, religieuse ou politique.
Que reste-t-il de la fraternité ?
La Côte d’Ivoire est une nation plurielle.
Sa diversité culturelle et sociale constitue une richesse qu’il convient de préserver. Dans une telle société, la cohésion nationale suppose précisément que les différences puissent coexister sans devenir des barrières entre les citoyens.
L’histoire politique ivoirienne rappelle également l’importance accordée par Félix Houphouët-Boigny à l’unité nationale et au dialogue entre les communautés. Quel que soit le regard porté aujourd’hui sur son bilan politique, cette conception du vivre-ensemble demeure un élément important de l’histoire du pays.
La question qui se pose à notre génération est donc simple, quelle société voulons-nous transmettre à nos enfants ?
Une société dans laquelle l’on demande d’abord : « De quel parti es-tu ? » avant de demander : « Comment puis-je t’aider ? » Ou une société dans laquelle la solidarité demeure une valeur qui dépasse les appartenances ?
Une politique qui ne fait plus rêver ?
L’ancien leader de l’USD, Zadi Zaourou, ancien ministre de la Culture et de la Francophonie sous la présidence d’Henri Konan Bédié, avait lui aussi porté un regard critique sur certaines pratiques de la vie politique ivoirienne, évoquant notamment les médisances, les coups bas et les rivalités susceptibles d’accompagner la compétition politique.
Ces interrogations renvoient à une question plus large, comment redonner à la politique sa noblesse et son sens du service public ?
La politique ne devrait pas être réduite aux querelles de personnes, aux stratégies électorales ou aux affrontements entre militants.
Elle devrait être un espace de confrontation des idées, de propositions et de construction collective.
Laurent GBAGBO avait notamment déclaré que « la politique est un métier ». Si tel est le cas, ce métier doit être exercé avec responsabilité, discipline, éthique et respect de l’adversaire.
La jeunesse regarde et observe
Le désintérêt d’une partie de la jeunesse pour la politique ne devrait pas être interprété uniquement comme un manque d’intérêt pour la chose publique.
Il peut également être lié à l’image que renvoie parfois le débat politique.
Lorsque la politique est perçue comme un univers dominé par les attaques personnelles, les divisions, les promesses non tenues ou les affrontements permanents, elle peut difficilement constituer un modèle attractif pour une nouvelle génération.
La jeunesse a besoin de voir dans la politique un moyen de servir la nation, de défendre des convictions, de porter des projets et de contribuer à la transformation de la société.
Il faut humaniser la politique
La Côte d’Ivoire a besoin d’un nouveau souffle dans son débat public.
Il ne s’agit pas de supprimer les différences politiques. Elles sont normales dans une démocratie.
Il s’agit plutôt d’apprendre à être adversaires politiques sans devenir ennemis dans la vie sociale.
Comme dans le sport, la compétition peut être intense, mais elle doit être encadrée par des règles et par le respect de l’adversaire. Après le match, les joueurs restent des membres d’une même société.
La politique ivoirienne gagnerait ainsi à accorder davantage de place à l’humanisme.
Servir plutôt que diviser.
Convaincre plutôt qu’humilier.
Débattre plutôt qu’insulter.
Rassembler plutôt qu’exclure.
C’est à ce prix que la politique pourra retrouver toute sa noblesse et que la société ivoirienne pourra préserver ce qui constitue l’un de ses plus précieux patrimoines, la fraternité entre ses filles et ses fils, au-delà de leurs appartenances politiques, religieuses ou ethniques.
La Fraternité, la Paix, le Travail et la Cohésion nationale doivent demeurer des valeurs essentielles de notre vivre-ensemble.
La Solidarité et l’Humanisme doivent également constituer des socles du développement.
Il appartient aux dirigeants et à l’ensemble des acteurs de la vie publique de faire de ces valeurs des fondements de leur discours et de leur action politique, plutôt que de laisser prospérer les stigmatisations, les invectives gratuites et les divisions.
Adou Evariste
Analyste politique
Photo d'illustration