Côte d’Ivoire / Pandora Papers : Un expert dévoile un complot contre Patrick Achi

Dans un article publié sur le site de l’ICIJ, l’on apprend que « le Premier ministre Patrick Achi contrôlait une société aux Bahamas jusqu’au moins 2006 ». Sans autre forme de précision. En ma qualité d’expert en finances et procédures, j’ai essayé de comprendre cette affaire pour mieux l’expliquer en français facile, au grand public ivoirien. Pour cela, je me suis fondé sur l’article originel (je ne veux pas parler des interprétations faites après et qui allaient dans tous les sens, mais l’article originel publié par les journalistes sur leur site Internet.

 

23 ans en arrière

C’est en 1998 que l’entreprise a été créée aux Bahamas, du moins c’est que l’article souligne. Il y a donc plus de 23 ans. A cette époque, Patrick Achi n’était pas encore entré en politique. Il avait fondé son entreprise privée de consultance, « Stratégie et Management Consultants », deux ans plus tôt à Abidjan. En 1998, dans la perspective de missions à l’international, que son activité de consultant pouvait impliquer légitimement, une société a été immatriculée aux Bahamas, avec toutes les formalités légales dans ce pays.

La question est : en 1998, la Côte d’Ivoire interdisait-elle à ses compatriotes, la création d’une entreprise aux Bahamas ? La réponse est non. La question qui l’induit est : en 2021, la Côte d’Ivoire interdit-elle la création d’entreprises à ses compatriotes aux Bahamas ? La réponse est toujours non. D’où l’autre question : quelle est donc la faute commise par Patrick Achi, qui était alors un privé et qui a créé une entreprise à l’étranger ? Aucune.

 

Une entreprise qui n’a pas fonctionné

Selon l’article publié par le site, l’entreprise n’avait « aucun actif » (dixit). Autrement dit, elle n’a pas eu d’activités en tant que tel. En français facile, cela signifie qu’une personne crée une entreprise en respectant toutes les formalités, mais pour plusieurs raisons, cette personne ne nomme pas de DG, ne recrute pas de personnel, ne prend pas un siège, ne mène pas d’activités, ne possède pas de compte bancaire associé à l’entreprise. C’est exactement ce qui s’est passé avec l’entreprise créée aux Bahamas et c’est exactement ce que l’article soutient. En définitive, aucun mouvement financier n’a été opéré en faveur de l’entreprise et l’article le dit clairement.

 

L’entreprise cédée, faute d’activités

Lisons sur ce point, ce que dit l’article. « En 2006, Achi a transféré la gestion de la société au bureau des Bahamas du cabinet d'avocats Alemán, Cordero, Galindo & Lee (Alcogal). En 2006, Alcogal est devenu l'agent enregistré d'Allstar Consultancy Services Ltd ». En français facile, cela signifie qu’étant donné que l’entreprise ne menait pas d’activités, Patrick Achi qui était, entre-temps ministre, a préféré la céder à d’autres personnes, pour ne pas avoir à supporter des charges inutiles.

 

Achi n’a pas créé d’entreprise offshore

Contrairement à ce que pensent de nombreuses personnes, ou à ce que des articles ont prétendu, sans se référer à l’article originel écrit par les journalistes eux-mêmes, l’entreprise créée aux Bahamas n’était pas une entreprise offshore. Oui, ce n’était pas une entreprise offshore et ce sont les journalistes eux-mêmes qui le disent.

Lisons encore ce que dit l’article. « Achi a créé la société par l'intermédiaire d'un spécialiste de l'offshore basé à Londres ». Notons que « spécialiste de l'offshore » est différent d’entreprise offshore. En clair, celui qui n’était pas encore ministre et ne savait pas qu’il serait nommé Premier ministre en 2021, a créé l’entreprise depuis Abidjan, en passant par une entreprise londonienne spécialiste de l’offshore. Le fait que cette entreprise soit basée au Royaume-Uni et que les autorités anglaises la laissent mener ses activités est la preuve qu’elle est tout à fait légale.

 

L’offshore n’est pas une activité illégale

De fait, de nombreux Ivoiriens pensent que, dès lors qu’on parle d’offshore, il s’agit d’activités illégales. C’est un amalgame. Voici la définition de l’offshore selon Wikipedia. « Une société extraterritoriale ou société offshore est une société enregistrée à l'étranger, dans un pays où le propriétaire n'est pas résident. Mais, à la différence des filiales internationales d'entreprises, ce type de sociétés n'exerce aucune activité économique dans le pays où elles sont domiciliées ». Aussi simple que ça. La question est donc : est-ce illégal pour un Ivoirien, de créer une entreprise à l’étranger, en passant par une entreprise spécialiste de l’offshore basée à Londres ? Non, hier comme aujourd’hui.

 

Achi n’a pas ouvert de compte dans un paradis fiscal

Enfin, contrairement à de nombreux écrits, nulle part les journalistes ne soutiennent que Patrick Achi a ouvert un compte bancaire dans un paradis fiscal. Nulle part, ils ne disent qu’il a créé une entreprise dans une place offshore. Ils disent qu’il a créé une entreprise aux Bahamas, qui est un pays qui offre de nombreuses facilités aux étrangers, en termes de créations d’entreprises.

 

Résumé

Résumons l’affaire. En 1998, alors que Patrick Achi n’était pas ministre et menait ses propres activités dans le privé, pour les besoins de ses marchés potentiels à l’international, il a créé une entreprise aux Bahamas. Malheureusement, cette entreprise n’a jamais fonctionné donc il a préféré la céder à d’autres personnes. Y a-t-il de quoi fouetter un chat ? Non. Est-ce une information qui devrait figurer dans un dossier citant des personnalités ayant des comptes dans des paradis fiscaux ? Non.

 

Comprendre la vraie dimension politique d’un article vide

Pour comprendre la dimension politique de cet article qui ne donne aucune information crédible (c’est comme si le journaliste décidait d’écrire sur le train qui est arrivé à l’heure), il faut lire son introduction. « Patrick Achi est un conseiller clé et successeur potentiel du président de la Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara, qui l'a nommé Premier ministre en mars 2021 » (dixit).

En quoi une entreprise créée il y a 23 ans, cédée il y a 15 ans, a quelque chose à voir avec la succession du Président Alassane Ouattara en 2021 ? Pourquoi, alors que ICJI affirme avoir des informations sur quatre personnalités ivoiriennes, seul Patric Achi est cité dans un article sans faits incriminants ? Serait-il possible que des journalistes européens écrivent de façon aussi légère, avec des insinuations sans fondement, des articles sans faits précis, sur des autorités de leurs propres pays ?

Manifestement, il fallait forcément associer Patrick Achi à une affaire qui n’existe pas et laisser libre cours à toute sorte d’interprétations. Ce n’est plus du journalisme, encore moins de l’investigation journalistique, c’est du mercenariat. Et tout est dans cette phrase de la Deutsche Welle (La Voix de l’Allemagne) : « les faits reprochés semblent assez maigres ».

M’bro Justin Bedi

Expert international en finances et procédures