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La 49ᵉ édition de la Journée internationale des droits des femmes, célébrée en Côte d’Ivoire autour du thème national « Justice pour toutes : agir pour les femmes et les filles de Côte d’Ivoire », préoccupe plus d’un.  Marguérite YoliBi Koné, commissaire centrale à la Commission électorale indépendante (CEI) Côte d’Ivoire, livre son analyse sur les défis persistants liés aux droits des femmes. Experte en genre, droits humains et gouvernance électorale, elle plaide pour des actions courageuses afin de renforcer la participation des femmes à la vie publique et à la gouvernance.

 

Quel commentaire faites-vous de ce énième épisode des droits de la femme ?

Merci de l’opportunité de nous exprimer dans vos colonnes. Ce thème à mon sens est très capital car il ne peut pas y avoir de société paisible et équilibrée sans justice. Et la justice renvoie à l’équité. Ici, il s’agit d’une justice qui n’est pas aveugle, mais équitable, qui permet de mettre toutes les composantes de la population au même niveau selon leurs besoins. Or, dans plusieurs domaines, les femmes et les filles restent encore en marge. Ce thème nous interpelle donc dans la défense des droits humains, qui concernent autant les femmes que les hommes. Les droits humains n’ont pas de sexe. Cette journée est aussi l’occasion de faire un bilan. En Côte d’Ivoire, la Constitution adoptée en 2016 consacre plus d’une dizaine d’articles à la protection et à la promotion de la femme et de la fille. Cela montre que la question est prise en compte au plus haut niveau de l’État. Mais l’enjeu aujourd’hui est de faire en sorte que ces dispositions deviennent une réalité dans la vie quotidienne. En cette Journée internationale des droits des femmes, je souhaite rendre hommage à toutes celles qui, par leur courage, leur travail et leur vision, contribuent chaque jour à construire des sociétés plus justes et plus équilibrées.

 

Dans le cadre de votre mission de superviseure CEI dans le district autonome du Bas-Sassandra, quel regard portez-vous sur l’évolution des droits des femmes et des jeunes filles dans ces différentes localités ?

Lorsque j’ai commencé ma mission de superviseure dans cette zone, j’ai été frappée par une réalité dans les commissions électorales locales au nombre de 40. Il n’y avait pratiquement aucune femme. Cela m’a profondément interpellée. Pourtant, en consultant la liste électorale, on constate que les femmes sont inscrites au même titre que les hommes. Mais elles étaient totalement absentes des instances locales chargées de gérer les questions électorales.

En observant la société dans ces régions de San-Pedro, Gbôklè et la Nawa, j’ai également constaté que la situation n’était pas très reluisante dans plusieurs domaines, notamment la scolarisation des filles. Toutefois, il faut reconnaître qu’il y a eu des progrès. J’ai par exemple été heureuse de voir la nomination de femmes sous-préfets qui donnent aujourd’hui l’exemple. Néanmoins, parmi les trois régions, celle du Gbôklè demeure la plus difficile, où la présence des femmes dans les espaces de décision reste très faible.

 

Au regard de votre expérience institutionnelle, quels sont encore aujourd’hui les principaux défis qui entravent la pleine participation des femmes à la vie citoyenne et à l’exercice de leurs droits ?

Les normes sociales et culturelles ainsi que les stéréotypes traditionnels demeurent des obstacles majeurs. Toutes les études le montrent, ces pesanteurs ont la peau dure. Il y a également l’insuffisance de ressources financières pour les femmes. Dans beaucoup de programmes publics, les budgets ne tiennent pas suffisamment compte de la spécificité hommes-femmes. A cela s’ajoute le faible accès des femmes à la formation politique. Certaines ne s’y intéressent pas suffisamment, et celles qui s’y engagent rencontrent souvent de nombreux obstacles. Dans les partis politiques, leur présence dans les organes dirigeants reste limitée. Elles sont là, mais rarement là où se prennent les décisions. Les violences et les intimidations constituent également un frein important. Elles existent dans les partis politiques, dans les milieux professionnels, à l’école ou encore à travers le harcèlement. Dans certaines régions, la femme n’a même pas le droit à la parole. Ce sont autant de défis qui persistent pour la femme ivoirienne.

 

Selon vous, les femmes sont-elles suffisamment sensibilisées et informées sur leurs droits civiques et leur rôle dans le processus démocratique ?

Non, elles ne le sont pas suffisamment. La sensibilisation doit être permanente et relève notamment des ministères techniques. Il faut poursuivre les efforts jusqu’à l’obtention de résultats concrets. C’est pour cela que plusieurs programmes continuent d’être mis en place, notamment dans les domaines de l’entrepreneuriat et du leadership féminin.

 

Quelles initiatives pourraient être renforcées pour favoriser une plus grande implication des femmes dans les affaires publiques ?

Il faudrait développer davantage de programmes de formation en leadership à l’endroit des femmes engagées dans la vie publique ou politique, afin de renforcer leur confiance et leurs capacités. Il est également important de créer des espaces d’échanges où les femmes peuvent partager leurs expériences et leurs défis dans le même environnement politique. Par ailleurs, l’autonomisation économique est essentielle. Les élections coûtent cher, et une personne qui n’est pas financièrement indépendante aura du mal à s’engager pleinement en politique. Il faut donc renforcer les activités génératrices de revenus, promouvoir les associations villageoises d’épargne et de crédit (AVEC) et soutenir des initiatives comme le Fonds d’Appui aux Femmes de Côte d’Ivoire (FAFCI). Ces programmes existent déjà, mais ils doivent être davantage développés dans ces régions. Il est également nécessaire de sensibiliser les partis politiques, car ils ont tout intérêt à disposer de membres bien formés, y compris les femmes et les jeunes.

 

Quel rôle les institutions de la République, notamment la CEI, peuvent-elles jouer pour promouvoir une participation plus active des femmes aux processus électoraux ?

La CEI est l’une des rares institutions en Côte d’Ivoire à produire des statistiques détaillées selon le genre et l’âge pour toutes ses activités composition; des commissions locales, listes électorales, participation au vote, etc.

Ces données permettent de mieux orienter les politiques en faveur de l’égalité.

Par ailleurs, lors des recrutements d’agents électoraux ou des membres des bureaux de vote, la CEI insiste sur la prise en compte du genre. C’est ainsi que, dans la plupart des bureaux de vote, on retrouve aujourd’hui au moins une femme parmi les trois membres. Toutes les institutions de la République devraient suivre cette dynamique et intégrer davantage la dimension genre dans leurs politiques, notamment à travers des budgets sensibles au genre.

 

Comment les leaders communautaires, les organisations de la société civile et les institutions publiques peuvent-ils collaborer pour garantir une meilleure protection des droits des femmes et des filles ?

Les organisations de la société civile travaillent déjà en collaboration avec les ministères techniques. Dans plusieurs domaines, notamment celui des droits humains, elles constituent un relais essentiel de l’action publique sur le terrain. Des organisations comme les associations de femmes juristes ou certaines organisations de défense des droits humains contribuent fortement à la promotion des droits de la femme et de la fille.

Leur rôle est donc crucial pour renforcer les politiques publiques dans ce domaine.

 

Un message à lancer aux jeunes filles qui aspirent à exercer des responsabilités dans les institutions publiques ?

Au fil de mon parcours, j’ai eu l’honneur de m’engager aux côtés d’institutions et d’acteurs engagés pour promouvoir l’égalité des chances, renforcer la participation des femmes à la vie publique et soutenir leur accès aux responsabilités. Cet engagement m’a notamment conduite à contribuer au plaidoyer pour une meilleure représentativité des femmes dans les assemblées élues en Côte d’Ivoire et à travailler sur les enjeux Genre et Élections au sein de l’espace de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Les progrès sont réels, mais le chemin reste long : aujourd’hui encore, les femmes occupent environ 26 % des sièges parlementaires dans le monde, selon l’Inter-Parliamentary Union.

En tant que femme, mais aussi en tant que mère de filles extraordinaires qui grandissent avec la conviction que tout est possible, je reste profondément attachée à cette lutte pour l’égalité, la justice et la dignité. Continuons ensemble à ouvrir la voie aux générations futures. Pour finir, je leur dirais avant tout de travailler, de se former et de s’informer. Comme le dit l’adage : « Quand un enfant ne lève pas les bras, on ne peut pas le prendre ». Il faut aller vers les opportunités et ne jamais se lasser d’apprendre, car la nourriture du cerveau, c’est la formation. Il ne s’agit pas pour les femmes de prendre la place des hommes, mais d’occuper la place qui leur revient dans la société. Les hommes et les femmes sont complémentaires. Chacun apporte un regard et une expertise qui contribuent à l’équilibre de la société. J’invite également les femmes leaders à tendre la main à au moins une jeune fille et à l’accompagner. Chaque femme en position de responsabilité devrait se demander quelle autre femme ou quelle fille elle a aidée à progresser.

 

Un appel en vue d’une société ivoirienne plus équitable et inclusive ?

Je voudrais dire à mes compatriotes, hommes comme femmes, que chacun a des besoins spécifiques qui doivent être pris en compte. Il ne s’agit pas de favoriser un sexe au détriment de l’autre, mais de construire une société équitable, équilibrée et paisible. Sans la prise en compte des droits fondamentaux des femmes et des hommes, une société ne peut pas être réellement stable. Cette journée doit donc être un moment de réflexion pour faire le bilan et avancer avec courage. J’invite chacun à porter un regard attentif sur la femme autour de lui : sa mère, sa sœur, sa fille, sa voisine. Les femmes sont porteuses de vie et détiennent une expertise précieuse. Tant que cette richesse ne sera pas pleinement valorisée, notre société ne pourra pas atteindre son plein équilibre.

Entretien retranscrit par B.V.