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Une exécution très suisse: Les dessous de la démission de Thiam

Il a fallu 19 réunions au PCA du Groupe Credit Suisse pour courtiser Tidjane Thiam et une seule réunion du Conseil d’administration pour le mettre à la porte.

Jeudi, en quelques heures, le Président du Conseil d’Administration d’une grande banque suisse a remis les Suisses au pouvoir, évinçant le Français d’origine ivoirienne.

 

L’épreuve de force à Zurich a clôturé une série extraordinaire de scandales publics et de querelles privées aux plus hauts niveaux de la banque suisse.

Le nouveau directeur Thomas Gottstein, une fois en fonction, aura la tâche de négocier la paix entre les dirigeants et les actionnaires réticents – dont certains demandent toujours au président Urs Rohner de suivre Thiam à la porte.

 

En fin de compte, les divulgations bizarres qui ont englouti le Credit Suisse sous Thiam – des dirigeants espionnés, des rancunes parmi les cadres supérieurs – se sont avérées trop pour le conseil d’administration de la banque, un établissement qui préfère la discrétion.

 

Le cours des actions qui avait baissé d’environ 50% durant ses cinq années de gestion, contre une moyenne de 1/3 pour les autres grandes banques, n’a pas aidé non plus.

 

« Nous avons constaté une détérioration de la confiance, de la réputation et de la crédibilité de toutes nos parties prenantes », a déclaré Rohner dans une interview vendredi. Il a déclaré que la réputation de la banque était particulièrement endommagée en Suisse, qui représente environ 40% des revenus avant impôts de la banque.

 

Une star 

La fin accélérée du mandat de Thiam ne pouvait pas être plus en contradiction avec son début de bon augure à la banque.

 

Rohner a passé des mois à courtiser Thiam avant que le directeur de l’assureur Prudential ne rejoigne Zurich en 2015.

 

Le gaillard ivoirien était venu avec des références élogieuses: sous sa direction, les actions de Prudential Plc avaient triplé et le journal suisse Blick l’avait salué comme «l’Obama du Credit Suisse» peu de temps avant de rejoindre Zurich.

Avec le soutien de Rohner, Thiam a remanié une banque qui avait beaucoup perdu par une activité commerciale volatile dans les années de l’après crise financière.

 

Au début, Thiam et Rohner projetaient un front uni. Les deux hommes ont été vus ensemble au Sechselaeuten, un défilé traditionnel suisse, au printemps 2016, vêtus de robes du 17ème siècle et de chapeaux tricorne. Rohner, un avocat suisse, avait fait confiance à sa nouvelle embauche pour mener à bien une restructuration profonde qui a entraîné la perte de milliers d’emplois et réduit les activités commerciales de la banque.

 

Mais il y avait des signes de rupture tôt après une énorme perte de trading en 2015, ce qui avait incité Thiam à se plaindre publiquement qu’il était aveuglé par ses commerçants. Rohner avait estimé que Thiam aurait dû le voir venir.

Des années plus tard, un conflit allait éclater entre les deux, parti d’un différend de Thiam avec l’ancien chef de la gestion du patrimoine international de la Banque, Iqbal Khan. Sous Thiam, Khan avait connu une acception accélérée. Les deux hommes étaient si proches qu’ils sont devenus voisins dans la banlieue haut de gamme de Herrliberg à Zurich.

 

Mais leur relation allait se détériorer à mesure que le succès de Khan grandissait et que ce dernier assumait le rôle de «prince héritier» de Thiam.

Les tensions entre les deux hommes ont éclaté lors d’une altercation durant une fête chez Thiam en janvier 2019.

 

Khan s’en était plein auprès du conseil d’administration de la banque.

Le mois suivant, en février, Khan allait être ignoré dans une mesure de promotions qui avait vu deux de ses proches collègues faire leur entrée au comité exécutif.

En juillet, la star de la gestion de fortune (patrimoine) quittait son poste chez Crédit Suisse pour rejoindre le rival de la rive opposée, UBS Group AG.

Ce qui s’est passé ensuite va déclencher un scandale international qui va emporter Thiam.

 

Un des adjoints de Thiam, Pierre-Olivier Bouee, allait engager des détectives pour suivre Khan – un développement qui devenu public après que Khan eut à confondre ses poursuivants en plein centre-ville de Zurich.

 

Alors que les retombées du scandale se propageaient, un entrepreneur qui avait engagé les détectives pour Credit Suisse se suicida.

 

Un triste évènement qui aura pour effet de déclencher une enquête policière.

Lors d’une conférence de presse en octobre, Rohner s’excusa auprès de Khan et de sa famille, tout en réaffirmant que le conseil d’administration soutenait pleinement Thiam.

 

Thiam allait être disculpé par une enquête interne, le conseil d’administration accusant son lieutenant Bouée d’avoir ordonné la surveillance.

 

Bouee est connu comme un proche confident de Thiam dans trois entreprises, depuis plus d’une décennie. Son ancien mentor allait tout de même prendre ses distances dans l’affaire d’espionnage. En effet, se référant à son collègue de longue date, Thiam allait publiquement déclarer qu’il n’était pas «sûr que vous puissiez le (Bouee) décrire comme un ami». Rohner fut mal à l’aise avec cette sortie de Thiam.

 

Depuis cet épisode, la banque aura un véritable mal à contenir la crise.

En décembre, un deuxième incident d’espionnage était révélé. L’on apprendra que l’ancien directeur des ressources humaines Peter Goerke avait lui aussi été suivi.

 

Cet épisode sera un tournant pour Rohner avec l’entrée des régulateurs suisses, qui lançait leur propre enquête sur la culture au sommet de l’entreprise.

Après que Bloomberg News ait rapporté le 31 janvier de cette année que Rohner préparait une liste de successeurs à Thiam, les principaux actionnaires, dont Harris Associates, Silchester International Investors et Eminence Capital, allaient prendre la défense de Thiam. Rohner devrait être le seul à partir selon ceux-ci, s’il ne voulait pas soutenir Thiam.

 

La lutte pour le pouvoir du Credit Suisse éclatait avant la réunion décisive du Conseil d’administration la semaine dernière.

En public, le président Rohner était sur la défensive. En privé, il comptait sur le soutien d’autres actionnaires, notamment le Fonds souverain du Qatar et le plus grand gestionnaire de fonds du monde, BlackRock Inc. Il comptait également sur le soutien du conseil d’administration.

 

« Les problèmes se sont accélérés, probablement plus que ce que nous voulions ces derniers jours », a déclaré Rohner, qui avait reçu le soutien unanime de ses administrateurs.

 

Après un dîner mercredi soir, le conseil d’administration s’est retiré seul pour environ huit heures de réunions lors de l’épreuve de force.

Les membres du conseil avaient déjà débattu – longuement et en détail – de l’espionnage et de ses conséquences à plusieurs reprises, selon Rohner. Au moment où ils se sont rencontrés par une matinée fraîche et ensoleillée à Zurich, la plupart des problèmes avaient été préparés à l’avance.

 

Expert en manœuvres juridiques, Rohner avait accéléré le changement de direction. En début de soirée, ses collaborateurs travaillaient déjà sur l’annonce de la démission de Thiam.

 

L’un des arguments de Rohner qui avait fait mouche devant le conseil d’administration était que Thiam avait fait trop de dégâts sur le marché intérieur du Credit Suisse – «parmi toutes nos parties prenantes, clients, employés, régulateurs». Cet accent mis sur Zurich peut aussi expliquer la rupture d’avec un nombre d’investisseurs non nationaux suisses.

 

Après l’éviction de Thiam, David Herro, vice-président de Harris Associates, a réitéré sa critique contre Rohner, l’invitant à démissionner.

« Notre inquiétude est que vous ayez un nouveau PDG qui est capable et talentueux mais avec au-dessus de lui, un président qui est moins capable et moins talentueux, et un conseil d’administration qui semble l’imiter en suivant aveuglément tout ce qu’il dit », avait déclaré Herro sur Bloomberg TV Vendredi 7 février.

 

L’affaire Credit Suisse promet.

 

By Patrick Winters and Jan-Henrik Foerster Bloomberg