Nous sommes le: 18/02/2020 et il est: 12:44

Migration irrégulière / « Les migrants sont en train d’exploiter d’autres chemins », selon Anna Pozzi, experte en questions migratoires

A l’initiative de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et de l’Association Carta Di Roma, une quinzaine de journalistes de la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Nigéria et de la Tunisie se retrouvent à Rome en Italie du 10 au 14 février pour partager les informations et les bonnes pratiques sur le phénomène des migrations. Pour la journaliste et experte en questions migratoires, Anna Pozzi, les Européens doivent arrêter leur politique unique de porte unique pour régulariser la situation.

 

Quel est la situation des migrants en Afrique, aujourd’hui ?

Au départ, ce sont des jeunes femmes qui viennent du Nigéria et qui ont été trafiquées, poussées sur les routes d’Italie et à la prostitution. A cette époque-là, c’était un phénomène limité mais de plus en plus, c’est devenu un nombre assez important. Ce phénomène de la traite spécialement des femmes nigérianes s’est mué en la migration à travers la route du Sahara, de la Libye et de la méditerranée. Entre 2014 et 2016, on a eu presque 18000 jeunes femmes nigérianes qui sont arrivées en Italie par bateau. Parmi elles, il y avait qui étaient très jeunes, 18 ans, des niveaux d’éducation très bas. Ceci les a exposées au début du voyage à des trafiquants qui les exploitent. Une fois qu’elles arrivent en Italie, elles sont livrées à des réseaux de prostitution forcée. L’autre milieu dans lequel on voit des personnes exploitées, c’est le travail forcé. En Italie, on parle de plus de 10 mille personnes. Parmi elles, des femmes et parfois des jeunes exploitées dans différents milieux du travail principalement dans l’agriculture mais aussi dans le tourisme, la restauration et le travail de construction. On essaie de contrer ce phénomène à travers un plan national contre la traite financé par l’Italie. De plus, les forces de l’ordre ont de plus en plus de poussé les enquêtes sur les réseaux de criminels qui travaillent au niveau international.

 

Le Pape est très préoccupé par le sujet. Quel est le message qu’il a lancé à l’endroit des acteurs ?

Le Pape François parle très souvent du phénomène de la traite des personnes. Il a œuvré pour qu’on puisse créer une journée consacrée à la prière et à la traite. C’est le 8 février. Donc c’est la Sainte Bakita, une esclave soudanaise vendue et achetée. Elle a été portée en Italie et finalement libérée. Elle a été religieuse et en 2000, elle est devenue une sainte. Elle est devenue le symbole de l’esclavage et aussi de la libération. Donc le Pape a insisté pour que le 8 février devienne une journée mondiale contre la traite. Le Pape a lancé un message pour la protection des victimes mais aussi pour que chacun prenne sa responsabilité pour lutter contre ce phénomène qui est une grave violation des droits humains et un crime contre l’humanité.

 

En quoi les journalistes peuvent-ils être utiles à la lutte contre ce phénomène ?

Il y a un problème grave de compréhension de ce phénomène qui très complexe. Dans l’opinion publique les gens font beaucoup de confusion en la matière. Le rôle des journalistes est de mieux informer l’opinion publique pour que chacun puisse prendre sa responsabilité. Déjà quand on voit une fille sur la route, on la regarde comme une prostituée. Il faut savoir que ces jeunes filles qui sont là, n’ont pas choisi d’être là. Quand on est consommateur et qu’on achète de la nourriture à des pris très bas, il faut savoir que derrière, il y a le travail forcé dans l’agriculture. Il faut que les gens soient conscients de ce qui se passe en Italie mais aussi dans les autres pays du monde. Les réseaux des trafiquants et des criminels sont des réseaux internationaux. En échangeant les informations, les bonnes pratiques, les journalistes peuvent mieux informer le public.

 

De 2014 à 2019, le phénomène semble avoir diminué passant de 53% à 9%. A quel niveau se situe donc la résistance ?

Le nombre des gens qui arrivent en Italie par bateau a diminué cette année à cause de la crise en Libye. A cause de la guerre, les gens sont bloqués là-bas pendant des mois et même des années et ça devient moins intéressant pour les trafiquants. Ce qui se passe là-bas maintenant, c’est que les gens choisissent d’autres routes qui peuvent passer par l’Afrique occidentale et parfois vont vers l’Afrique orientale avec les pays du Golf. Ils sont en train d’exploiter d’autres chemins. Le gouvernement d’Italie a conclu un accord avec la Libye pour que le nombre de bateau qui part de la Libye, diminue. Ce qui fait que ces dernières années, très peu de gens sont arrivés en Italie. Le flux migratoire de la Libye a diminué, cela ne veut pas dire que les gens ne sont pas partis. Ils restent souvent bloqués en Libye dans des conditions très inhumaines avec des traitements cruels et dégradants.

 

Que préconisez-vous comme solution à ce phénomène ?

L’organisation internationale pour la migration a réalisé beaucoup de vols pour rapatrier les migrants qui sont bloqués en Libye et qui sont en train de souffrir. De nombreuses personnes sont rentrées dans leur pays avec des programmes de réinsertion. C’est un engagement pour permettre aux gens de ne pas rester bloqués dans des camps de concentration. De l’autre côté, il ne faut pas que les Européens continuent de pratiquer une politique unique de porte fermée. Il faut créer des voies légales pour que les gens arrivent. Car, tous ceux qui arrivent sont irréguliers. Donc, il faut régulariser la possibilité de rentrer en Europe.

 

Interview réalisée à Rome (Italie) par Alexis Tanoh