Nous sommes le: 21/10/2019 et il est: 12:41

Côte d’Ivoire / « Cette Cei n’est pas celle qui va organiser les élections de 2020 », affirme Alain Lobognon

Le député de Fresco Alain Lobognon, par ailleurs vice-Président du Mouvement pour la promotion des valeurs nouvelles en Côte d’Ivoire (Mvci, opposition) évoque la question de la mise en place de la Commission électorale indépendante (Cei), les rapports entre le Président de la République, Alassane Ouattara et l’ancien président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro ainsi que la candidature des deux hommes aux élections de 2020, dans l’interview du dimanche de l’agence de presse LE PROGRES.

 

L’élection du nouveau bureau de Cei qui a eu lieu, il y a quelques jours, vient parachever le processus de la mise en place de la nouvelle Commission mais sans le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci, opposition), sans la Plateforme Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (Eds), sans les partis politiques et mouvements proches de l’ancien Président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro. Bref sans l’opposition radicale. Quelle analyse cela vous inspire ?

Il faut savoir que la Cei n’a pas encore été mise en place. C’est notre position. Le gouvernement feint d’ignorer les vrais problèmes. Le gouvernement est en train de faire de l’à peu-près, certainement pour contenter une opinion qui est son opinion à lui.

Quand je dis le gouvernement, je parle du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (Rhdp, parti au pouvoir). Parce que depuis plusieurs mois, on confond maintenant le gouvernement au parti politique. On confond les institutions à un parti politique qui est le Rhdp. Le Rhdp se fait plaisir. Le Rhdp fait plaisir à ses militants. Le Rhdp est en train de faire plaisir à ses amis. Parce que le Rhdp a pris cette tendance à confondre l’Etat, les institutions et ses affaires privées.

La Côte d’Ivoire a des amis dans le monde. Il y a ici des représentants diplomatiques. Pour le Rhdp, tous ces Ambassadeurs qui sont là en tant qu’observateurs de leurs pays, il faut leur faire croire que tout fonctionne à merveille. Malheureusement, tout ne fonctionne pas bien et le Rhdp le sait.
 C’est pourquoi nous disons que cette Cei qu’on dit avoir mise en place, n’est pas la Cei qui va organiser les élections du 31 octobre 2020.

 

Que reprochez-vous exactement à cette Commission ?

Mais la Commission n’est pas consensuelle. Il est aussi simple que ça. De nombreux partis de l’opposition sont absents. Et ce sont ces partis qui ont mené le débat hors du dialogue – puisque ce dialogue n’était pas ouvert à tous les partis politiques de Côte d’Ivoire – mais surtout à l’Assemblée où l’opposition parlementaire a posé clairement les préalables pour qu’il y ait un consensus. Afin que cette Cei ne provoque pas des violences, ne provoque pas des morts.

Le fait qu’une partie de l’opposition soit représentée ne signifie pas que …

 …oui mais dès l’instant que c’est le Rhdp qui lui-même choisit son opposition, nous disons que nous avons compris. Mais nous avons saisi la Cour africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (Cadhp) et nous attendons sa décision. Mais il est clair qu’il n’appartient pas au pouvoir Rhdp de choisir qui doit être opposant et qui n’est pas le droit de l’être. Dans un pays démocratique, dans un Etat de droit, la majorité gouvernement, l’opposition s’oppose.

Le Rhdp ne peut pas choisir au nom de l’opposition. Et dans tous les cas, nous l’avons dit, tenant compte des instructions de la Cadhp, les partis politiques n’ont pas leur place au sein de la Cei.

Votre réaction ne va-t-elle pas braquer l’opposition modérée représentée au sein de la Cei contre l’opposition radicale ?

Ah non ! Il n’existe pas d’opposition radicale. Nous sommes tous à l’Assemblée nationale. Je vois que vous faites allusion au Front populaire (Fpi, opposition) de M. Affi N’guessan. Il ne peut pas se braquer parce que nous avons une position commune. Il est clair cette Cei n’est pas consensuelle. Si vous posez la question au Fpi de M. Affi, il vous dira que la Commission au sein de laquelle il a un représentant n’est pas consensuelle.

Mais c’est sa stratégie à lui. Il a estimé qu’il ne pouvait pas laisser un siège vacant. Nous respectons son choix. Mais je ne pense pas qu’il puisse se braquer. Il sait très bien que nous visons tous le même objectif, à savoir des élections transparentes avec une Cei équilibrée où les décisions sont prises au nom des intérêts des Ivoiriens et non du Rhdp qui veut tout faire pour confisquer le pouvoir d’Etat.

Vous avez saisi la Cour africaine. Mais est-ce qu’une décision de cette Cour peut s’imposer à un Etat souverain ?

Mais justement, la Côte d’Ivoire a ratifié tous les instruments. Et c’est inscrit dans la Constitution ivoirienne. Tous les instruments internationaux s’imposent à la Côte d’Ivoire. Et c’est une décision de justice qui a été rendue par la Cour africaine. Quand on est un Etat de droit qui respecte ses engagements, on a qu’à respecter les instructions de la Cadhp.

On a l’impression que les partis politiques et mouvements proches de l’ancien président de l’Assemblée nationale ne sont pas considérés, ne sont pas invités au dialogue. Est-ce qu’on peut dire que vous existez ?

Mais ce que le Rhdp oublie, c’est qu’il ne peut pas nous empêcher d’exister. Penser pouvoir nous empêcher d’exister, c’est être dans une bulle. Le Rhdp peut nous éviter en refusant de nous inviter à sa table à manger – dans tous les cas, nous n’accepterons pas d’aller manger avec le Rhdp – mais il ne peut pas nous éviter lorsqu’il s’agira d’aller aux élections. Parce que justement, faisant croire à l’opinion qu’il n’existe pas d’opposants en Côte d’Ivoire, le Rhdp se trompe.

Nous sommes là et nous allons leur rappeler souvent qu’ils ne sont pas seuls sur la piste de danse. Ils peuvent nous ignorer. C’est normal parce que nous disons que nous ne sommes pas dans un Etat de droit. La preuve, ils mettent des difficultés à délivrer les décisions administratives qui devraient permettre à ces partis de bénéficier de tous les droits reconnus par la Constitution, par les lois ivoiriennes. Donc le Rhdp confond tout, je vous ai dit. Le Rhdp n’est pas en 2019 ; il se croit pendant la période de la guerre froide. C’est-à-dire avec le mur de Berlin – on les regarde seuls. Mais ils sauront que nous militons depuis des années pour un Etat de droit et que nous ne sommes pas d’accord pour le recul démocratique qui s’observe.

Il y a une question qui trotte dans la tête de tout le monde. Qu’est-ce qui a bien pu se passer pour qu’il y ait rupture entre MM. Ouattara et Soro ?

Ceux qui connaissent M. Soro savent qu’il a toujours fait la promotion des principes démocratiques en Côte d’Ivoire. Mais vous constatez un recul démocratique, une remise en cause des acquis démocratiques. Dès cet instant, M. Soro ne peut pas être d’accord avec le système en place.

Quand vous parlez de recul démocratique, vous faites allusion à quoi ?

Prenons une Constitution, on la viole tous les jours. Ça, c’est un recul.

Expliquez-vous, svp ?

Je vous donne un cas. M. Soro était Président de l’Assemblée nationale. Le fait même de se réveiller un matin et de lui demander de démissionner parce qu’il ne veut pas rejoindre un parti politique, c’est violer la Constitution.

Est-ce qu’il était obligé de le faire ?

Il a expliqué qu’il voulait faire l’économie d’une crise. Et il a fait l’économie de cette crise. Je reviens encore dans cette Constitution. Elle reconnaît à l’opposition des droits. Mais ils sont violés par le régime du Rhdp. C’est un recul démocratique. La Constitution recommande d’éviter de violer, n’est-ce même que le domicile d’un citoyen. C’est violer tous les jours. La Constitution recommande le droit à l’information. Malheureusement, ce droit est pris en otage par le Rhdp qui a monopolisé les médias d’Etat, qui en fait sa sous-section. C’est un recul démocratique. Voyez-vous, tous ces débats autour de l’élection. On apprend qu’on va remodifier la Constitution. On va la modifier pourquoi ? Que recherche un parti qui se croit majoritaire dans un pays ? Il veut s’accrocher au pouvoir ?

Pour revenir sur la question du recul démocratique, je le dis et je le répète, le Rhdp voulait sa Constitution et il l’a eue. Alors que nous avons milité par le passé pour que le Chef de l’Etat soit au-dessus de la mêlée. Aujourd’hui, il est le Président d’un parti politique si bien qu’il devient la cible de certains responsables de l’opposition qui estiment qu’il n’est plus le Président de la République mais le Président d’un parti politique. Et pourtant, c’était un acquis démocratique et c’était inscrit dans la Constitution de 2000.

Peut-on s’attendre à ce qu’un jour MM. Ouattara et Soro se remettent ensemble ?

Moi, cette question me gêne. M. Soro n’est pas en palabre avec M. Ouattara. Ils n’ont pas coupé l’igname comme on le dit. Mais ils ne s’entendent pas sur un point politique. M. Ouattara a un parti politique dont M. Soro n’est pas membre. Donc, il ne faut pas rêver voir M. Soro revenir pour dire « kôkôkô, je veux rentrer au Rhdp ». Ça, c’est une illusion. Dans tous les cas, je l’ai toujours dit, M. Ouattara est en train d’achever son deuxième mandat constitutionnel. Nous devons l’aider à l’achever en beauté afin que la passation de pouvoir se fasse entre le Président sortant qui est M. Ouattara et le Président élu conformément à la Constitution.

Et s’il arrive que M. Ouattara décide d’être candidat ?

Mais il n’est pas éligible. En tant que journaliste, vous devez vous adresser à tous les juristes et les experts qui ont imposé cette Constitution aux Ivoiriens. Au moment de son élaboration, au moment des débats, sont montés au créneau pour dire qu’elle ne permet pas à M. Ouattara d’être candidat à un nouveau mandat. Si on remet en cause les acquis d’hier, c’est encore un recul démocratique.
Et au moment où je parle, au Niger, ils sont en train de faire la promotion du respect des engagements constitutionnels, des engagements politiques. On dit qu’il faut respecter la limitation des mandats en Côte d’Ivoire.

J’ai été pendant longtemps collaborateur de M. Ouattara et je sais qu’il est un partisan du respect, est un partisan de la limitation des mandats à deux (2). Donc, je vois mal M. Ouattara demander un troisième mandat.

Parlant de la modification de la Constitution, M. Ouattara a évoqué les articles relatifs aux conditions d’âge. Il se peut que celles-ci soit modifiée…

Je suis député de la Nation. A ce jour, aucun texte n’est passé devant l’Assemblée nationale. Il n’y a que des rumeurs. Et je veux apaiser les Ivoiriens. Je veux leur demander de vaquer à l’essentiel qui est de se dire qu’ils ne veulent pas de violences aux élections de 2020. C’est de se dire qu’ils ont le dessein de leur pays en main. C’est de se dire qu’ils ne vont pas boycotter l’élection, qu’ils vont s’inscrire massivement sur la liste électorale. Je l’ai déjà dit, je ne pense pas que le Rhdp dispose de ressources légales pour modifier cette Constitution.

Mais lors de la Conférence de presse qui a sanctionné sa visite d’Etat dans le N’zi, le président de la République a évoqué la question d’âge…

Mais c’est inscrit dans la Constitution. La Constitution de la deuxième République fixait le plafond à 75 ans et le minimum à 40 ans. A Marcoussis, tous les acteurs avaient déjà dit que ça sera 35 ans au minimum. Et, c’est ce qui est contenu dans la Constitution de la 3ème République. Donc, venir dire parce qu’on a un adversaire en vue, qu’on va revoir la Constitution pour l’empêcher d’être candidat, ce n’est pas démocratique. Et la Côte d’Ivoire n’en a pas besoin.

En clair, M. Soro est candidat

Mais je l’ai déjà dit. Je suis membre, vice-Président et porte-parole du Mvci. Nous avons été les premiers à faire de M. Soro notre candidat à l’élection présidentielle d’octobre 2020. Nous avons les ressources pour aller à ces élections et les gagner. Nous sommes sereins.

A l’endroit de vos militants, qu’avez-vous à dire ?

Je rappelle à tous les Ivoiriens que nous irons aux élections le cœur apaisé. Il faut qu’ils se tiennent prêts pour prendre d’assaut le moment venu les listes électorales. Ils doivent s’inscrire massivement. Parce que le prochain Président doit être le Président de tous. Il ne faudrait pas qu’il y ait un Ivoirien en marge. Parce que ne pas s’inscrire, c’est ouvrir la voie encore à des incertitudes au niveau de la gouvernance, au niveau de la corruption au niveau de l’insécurité.

Les Ivoiriens ont leur destin en main. Et il faudra qu’ils se mobilisent. Qu’ils préparent leur certificat de nationalité. Le moment venu, ils iront s’inscrire sur la liste électorale. Et le débat va s’ouvrir. Ceux qui ne disposeront pas de carte nationale d’identité, nous allons demander qu’elle leur soit octroyée. C’est notre position. La carte nationale d’identité est un droit pour chaque Ivoirien. Elle doit leur être attribuée de droit. Parce que si l’Etat utilise des ressources publiques pour identifier les apatrides qui vivent sur le territoire ivoirien, il n’y a aucune raison qu’il ne puisse pas utiliser ces mêmes ressources pour attribuer ces cartes.