Yao Sény Jean-Jacques, Habitat for Humanity-Ci : « Le déficit national est évalué entre 400.000 et 600.000 logements »

Aujourd’hui, le monde entier célèbre la Journée mondiale de l’habitat avec pour thème « Un logement pour tous : Un meilleur avenir urbain ». En prélude à cette journée, Jean-Jacques Yao Sény, directeur national de l’Ong internationale Habitat for Humanity Côte d’Ivoire, définit les enjeux stratégiques de la question du logement en la Côte d’Ivoire.

 

Quelles sont les missions de  Habitat for Humanity Côte d’Ivoire ?

Habitat for Humanity International (Hfhi) est une organisation non gouvernementale, à but non lucratif, créée en 1976 aux Etats-Unis. Habitat for Humanity construit des logements sociaux à moindres coûts pour les familles à revenu modeste et les personnes défavorisées. En Côte d’Ivoire, Habitat for Humanity (Hfhci) est présente depuis 1999 où nous avons un accord d’établissement avec le gouvernement. Nous contribuons à loger décemment et à moindre coût les populations à faible revenu et à améliorer efficacement les conditions de vie des groupes vulnérables, c’est-à-dire les handicapés, les orphelins et enfants vulnérables, les veuves et les jeunes à risques. En plus du logement, Hfhci favorise aussi l’accès à l’eau potable par la construction et la réhabilitation des points d’eau et la formation des comités villageois à l’hygiène et à l’assainissement. Nous organisons des formations en éducation financière et aux métiers du bâtiment en faveur des jeunes. Hfhci conduit des projets d’assainissement par la construction des blocs latrines scolaires et individuelles. Mais aussi par la méthode de l’assainissement total piloté par la communauté (Atpc).Cette approche programme aide au changement de comportement sanitaire des communautés rurales en les aidant à construire des toilettes améliorées pour elles et par elles, par l’utilisation des matériaux locaux disponibles sur place. Beaucoup de personnes en Côte d’Ivoire, en particulier les femmes, n’ont pas droit à la propriété foncière. Ce constat se ressent beaucoup plus en zones rurales, non pas à cause de mesures législatives qui ne leur sont pas favorables mais à cause de leur pauvreté accentuée, de certaines pesanteurs socioculturelles, de la méconnaissance de leurs droits et des lois ou de pratiques coutumières qui constituent pour elles un véritable frein à leur épanouissement. Pour pallier cet épineux problème, Hfhci a mis en place le programme de plaidoyer à travers le Solid Ground, un projet visant à faciliter l’accès à la propriété foncière aux couches vulnérables. Actuellement, plus de 27.000 attestations villageoises ont été délivrées aux requérants des régions du Hambol, Gbêkê, N’zi et Bélier grâce à l’appui de Hfhci. Nous avons aussi le programme des Groupes Vulnérables pour le logement qui permet aux familles très pauvres de bénéficier d’un logement à partir d’une subvention et selon des critères bien étudiés. Ce programme inclusif s’adresse particulièrement aux handicapés, aux orphelins et enfants vulnérables et leurs familles ainsi que les femmes chefs de ménages ou les veuves. Et enfin le programme lié aux catastrophes qui permettent d’assister les personnes sinistrées en leur apportant une solution durable pour leur bien-être. Parlant de catastrophes, ce sont des phénomènes naturels ou humains que subit négativement l’homme dans son environnement. Il s’agit de l’extrême pauvreté, du changement climatique, l’urbanisation, des crises sanitaires, des migrations, des conflits et violences. Aujourd’hui, vous voyez le littoral qui est en grand danger, l’avancée de l’eau détruit des maisons, des cimetières où des corps jonchent dans l’eau. Il convient de mettre en place des politiques de relocalisation des populations sinistrées.

 

Comment décrivez-vous les interventions relatives à chaque programme de Habitat ?

Nos domaines d’interventions s’articulent autour de plusieurs programmes, notamment le programme de logements sociaux, le programme eau, hygiène et assainissement, le programme des groupes vulnérables et le programme de plaidoyer. Ces différents programmes regroupent en leurs seins plusieurs projets. Tout d’abord le programme de logements sociaux est un programme destiné aux personnes à revenu inférieur à 400.000 FCFA/mois. Il s’agit des salariés du privé, des fonctionnaires, des agents de l’Etat, les planteurs, les commerçants etc. Grâce à ce programme, les populations rurales telles que les planteurs, les paysans et les petits commerçants ont bénéficié de logements sociaux à bas-prix. En somme, je peux affirmer que ce programme a permis de loger plus de 10.000 personnes. C’est un programme communautaire et non individuel qui prend en compte les groupes constitués ou organisés. Le programme eau, hygiène et assainissement est un programme d’accès à l’eau potable par la construction de forage et la réhabilitation des points d’eau et la formation des comités de gestion des points d’eau. A cela s’ajoute la construction de latrines scolaires et de latrines individuelles à travers l’approche Atpc (Assainissement Total Piloté par la Communauté). Ce programme est destiné aux familles vulnérables vivant dans les zones rurales où il y a un manque criard d’eau, d’hygiène et d’assainissement. A travers ce programme, des milliers de personnes vulnérables ont accès à l’eau potable et à l’assainissement. S’agissant du programme des groupes vulnérables, Hfhci identifie trois (3) cibles principales, à savoir les orphelins et enfants, les personnes à mobilité réduite ou handicapées et les veuves chefs de ménage. En effet, plus de 50.000 orphelins et enfants vulnérable sont été servis aux niveaux de l’assistance économique, de la nutrition, de la protection, de l’éducation, du logement, de la santé et de la formation. Grâce aux soutiens financiers de la Fondation internationale Lions Club, Hfhci a permis de construire environ 300 logements sociaux en faveur des handicapés et leurs familles. Concernant les jeunes à risque, la fondation Citi-group nous a permis de former 200 jeunes aux métiers du bâtiment et à la citoyenneté. Aussi, notre organisation a formé partout en Côte d’Ivoire plus de 20.000 personnes en éducation financière afin de leur permettre de gérer efficacement leur revenu. L’innovation dans ce programme, c’est que nous avons permis de reconstruire un village, Dida N’glossou, situé à 40 km de Toumodi, qui était menacé par l’érosion du sol et les effets du changement climatique. Une partie de la population du village a été relocalisée sur un nouveau site grâce à la construction de nouvelles maisons gracieusement offertes par Hfhci. Dans cette contrée reculée, Hfhci a apporté une réponse holistique aux problèmes de ce village. En plus des logements offerts, nous avons permis aux habitants de ne plus boire l’eau infecte du N’zi, en leur donnant un nouveau forage d’eau. Aujourd’hui, environ 1.000 personnes boivent l’eau potable chaque jour. Ce village a mis fin à la défécation à l’air libre parce que chaque famille dispose maintenant d’une latrine améliorée. Les jeunes ont été formés à la confection de briques en blocs de terre stabilisée, cela leur procure des revenus parce qu’ils sont constitués en coopératives.

 

Que comptez-vous faire lors de cette journée mondiale de l’Habitat ?

La Journée mondiale de l’Habitat est un évènement institué depuis 1986 par les Nations Unies et elle est célébrée chaque 1er lundi du mois d’octobre. L’objectif de cette journée est de trouver des solutions durables aux problèmes de logements et de l’environnement qui sont au centre de tous les enjeux socio-politiques des Etats et gouvernements dans le monde. Habitat for Humanity focalise ses actions sur la communication de proximité et la sensibilisation accrue des populations, faire du porte à porte à cause de la situation sanitaire, sensibiliser et informer dans les écoles à l’intérieur sur le renforcement du plaidoyer auprès des autorités pour l’accès au titre foncier et le droit au logement pour tous. C’est donc une lucarne pour nous d’interpeller les pouvoirs publics, les médias et la société civile sur les défis liés à toutes la chaîne du logement. Il s’agit tout particulièrement des questions liées à la documentation foncière, à la qualité des logements, à  l’eau, à l’hygiène et à l’assainissement en vue d’améliorer le cadre de vie des populations et enfin les questions liées à la prise en compte des groupes vulnérables dans les politiques d’urbanisation.

 

Quelle est la situation du logement en Côte d’Ivoire ?

Selon des études statistiques disponibles, la demande de logements en Côte d’Ivoire est extrêmement forte. Le déficit national est évalué entre 400.000 et 600.000 logements. La demande nationale quant à elle s’élève à environ 40 000 logements par an. Les gens doivent savoir que le logement est au cœur du développement familial, le logement est au centre de la famille. Aujourd’hui, la situation sanitaire liée à la Covid-19, nous a montré l’importance du logement. Surtout pour les familles vulnérables qui n’ont pas de logements adéquats ou qui vivent à plusieurs ou dans la promiscuité. Leur demander de vivre confinées, vous voyez que c’est un problème. En plus, quand on demande à ces millions de personnes qui vivent dans la précarité et qui n’ont toujours pas accès à l’eau potable chez eux en quantité et en qualité, de se laver quotidiennement les mains, c’est un véritable problème de santé publique d’autant plus que selon le rapport national des Odd en Côte d’Ivoire de juin 2019, le taux national de couverture en eau potable est de 80,7%. En milieu urbain, c'est 94,2% d’accès à l’eau potable et en milieu rural, c'est 68,5% d’accès à l’eau potable. C’est un problème sérieux. Tout le monde n’a pas accès à l’eau potable. Le logement est à la fois une prévention et un remède contre la Covid-19. En effet, une maison simple, décente et à moindre coût pour tous, avec de l'eau potable et de l’électricité sauve des vies. Dans cette condition, le logement agit comme une défense de première ligne contre de futures pandémies lorsqu'il s’inscrit dans un programme de construction à grande échelle pour les groupes vulnérables et intégré dans des communautés dans le besoin.

 

 

Quelles sont les modalités de souscription à votre programme de logements sociaux ?

Hfhci construit uniquement des logements sociaux de 2, 3 et 4 pièces dont les surfaces utiles varient de 50m2 à 95m2. Les plus grandes surfaces sont généralement destinées aux familles nombreuses. Les coûts varient entre 5.000.000 Fcfa et 9.500.000 Fcfa avec toutes les commodités d’aisance et de sécurité et livrables en 7 mois. Notre programme cible des groupes formellement organisés tels que des mutuelles, des associations, des coopératives etc. et non des individus pris séparément. Pour bénéficier de notre programme, Habitat for Humanity Côte d’Ivoire offre 4 possibilités pour souscrire à son opération de construction de logements sociaux, à savoir  le financement par l’épargne. Cela permet au souscripteur de se constituer une épargne à court ou moyen terme (3 ans maximum) pour financer son projet de logement. Vous épargnez tranquillement sans contrainte le coût de votre futur logement. Le financement sur fonds propres qui permet au souscripteur d’acquérir sa maison par un paiement direct et intégral. Le financement par sponsoring. Ce financement s’adresse aux cadres et les personnes de bonne volonté de pouvoir construire la maison d’un de leur parent ou un proche dans le besoin. Le financement par crédit bancaire en partenariat avec une institution financière permettant d’octroyer un prêt (à un taux bas) aux salariés pour financer leur projet de logement. Pour bénéficier de notre programme de logements, vous devez manifester votre besoin par courriel et le transmettre à notre bureau sis à Cocody les Vallons. C’est un programme communautaire et non individuel, et pour cela, vous devez appartenir à un groupe d’intérêt commun, accepter les principes d’Habitat for Humanity, avoir un terrain loti ou une plateforme viabilisée et avoir un revenu régulier (≤ à 400.000 FCFA) ou un sponsor.

 

Interview réalisée

Par Rodrigue Konan